: Le meilleur du documentaire et du reportage en illimité Profitez d'un mois gratuit

Immigration en Australie : les camps de la honte

Ce film a obtenu le Prix du Jury Jeunes du Festival International du Grand Reportage d'Actualité 2016

Ce sont deux îles perdues dans l’océan pacifique. Deux minuscules îles, parmi les plus pauvres du monde. Leurs noms : Manus et Nauru. Rares sont ceux qui connaissent leur existence. Pourtant, ces îlots cachent une situation que le grand pays voisin, l’Australie, voudrait à tout prix garder secrète. C’est en effet là, que depuis 2001 et surtout 2012, il enferme, littéralement, dans des conditions absolument déplorables, les migrants qui tentent d’atteindre ses côtes.

" You won’t be settled in Australia ", (Vous ne vous installerez pas en Australie) : c’est le slogan choc qu’affiche le pays. Désormais aucun demandeur d’asile, même s'il réussit à prouver son statut de réfugié politique, ne sera accepté sur le territoire australien. Les bateaux clandestins sont escortés vers des îles pauvres de l’Océanie. Ils sont ensuite enfermés dans des camps d'accueil gérés par des sociétés privées le temps que leur dossier de demande d'asile soit examiné. Et s’ils obtiennent le graal au bout de plusieurs années, c’est uniquement sur leur île d’accueil. C’est la « Solution Pacific » : une immigration délocalisée, gérée par des sociétés privées dans des pays lointains, moyennant finances.Le pays se vante ainsi d’avoir mis en place la politique la plus dure au monde en matière d’immigration. Certes, mais à quel prix? Car derrière les barbelés des centres de détention, la situation sanitaire est dramatique. Près de 3O00 demandeurs d’asile sont enfermés dont la moitié dans les enfers de Manus et Nauru Island. Dans cette jungle, les tentatives de suicide et les violences se multiplient. Quant aux réfugiés politiques qui décident en désespoir de cause de s'établir dans les îles, leur existence est sans issue. Ces hommes tentent par tous les moyens d’attirer l’attention du monde sur leur sort.
Aujourd’hui, dans de nombreux pays européens, confrontés à l’afflux de migrants, certains sont tentés par l’exemple australien. Voici quel est le vrai visage de cette soi-disant "solution miracle".
 Une réalisation unique  
Comment faire comprendre le quotidien de ces réfugiés sans image ? Les camps de Nauru et Manus sont totalement fermés aux regards extérieurs. Nous n'avons pas été autorisés à filmer la réalité à l'intérieur des centres de détention, nos journalistes ont donc choisi de l’illustrer. C’est la voix d’un prisonnier, contacté grâce à un téléphone infiltré, qui nous raconte l'odyssée de ces hommes et leur vie de prisonniers. Ces narrations sont portées à l'écran en images d'animation. Un processus inédit qui donne une toute autre teneur au récit.



Du nouveau, depuis la diffusion du documentaire :


À l'époque du tournage, du montage, et de la diffusion de ce documentaire en septembre 2014, 'Omar' - l'Iranien enfermé à Manus dont le témoignage est le fil rouge du film - nous avait demandé de protéger son identité à tout prix.
Utilisant un téléphone portable - toujours interdit - derrière les barbelés du camps de Manus, pour nous livrer des informations et témoigner du traitement inhumain infligé aux hommes de Manus, mettant ainsi à mal la politique du gouvernement australien et la société privée Transfield Services, il pensait, et nous avec, qu'il risquait des représailles à l'intérieur.
Mais 'Omar' a changé de stratégie : appuyé par des associations de défense des Droits de l'Homme, nos confrères du Guardian australien et Reporters Sans Frontières, il a publié son identité, pariant que cette publicité pourrait de fait le protéger, et lui permettrait d'informer plus encore les - rares - medias intéressés sur ce qui se déroule à Manus.

Il nous a confié que, malgré les menaces et la surveillance accrue du personnel du camps, cela avait globalement fonctionné.
Omar s'appelle donc de son vrai nom Behrouz Boochani. Ce n'est pas un hasard qu'il ait bien voulu témoigner auprès de nous de la situation à Manus, ou informer régulièrement des évènements ou de la santé de ses codétenus malgré les risques : Berhouz est un journaliste kurde iranien.

Pourquoi a-t-il fui l'Iran ? Début 2013 dans la ville d'Ilam, Werya, le magazine qu'il a fondé et qu'il anime avec des confrères kurdes iraniens, subit une descente de police. Dans l'un de ses numéros, le magazine a commis l'erreur de promouvoir un système fédéral en Iran, afin de "mieux défendre les minorités du pays". 11 membres de la rédaction sont arrêtés. 6 sont emprisonnés.
Berhouz est alors en reportage à Téhéran. Lui qui se savait surveillé, avait déjà subi des menaces claires, comprend qu'il n'y échapperait pas. Il décide de se cacher, et organise en quelques semaine, son départ d'Iran. Cette échappée l'a mené sur la route de l'Australie. Une route qui s'est arrêtée à Manus, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, ou il est toujours détenu avec près 900 autres hommes, depuis désormais 30 mois. Comme ses co-détenus, Behrouz n’est accusé d’aucun crime. Seulement d’avoir tenté d’entrer illégalement sur le sol australien.
Lukas Schrank, qui a réalisé l’animation que nous avons utilisé pour notre documentaire à mis à jour son court-métrage. Il a remporté avec son film le Prix du meilleur Court Documentaire au Festival International du Film de Melbourne : https://vimeo.com/152158702

Le Guardian australien a publié les récit de ses 30 mois passés à Manus :
http://www.theguardian.com/commentisfree/2016/feb/19/this-is-manus-island-my-prison-my-torture-my-humiliation

En détention, Berhouz continue et d’informer les medias, mais il a une passion pour l’écriture, et la poésie : http://www.pen-international.org/10/2015/the-black-kite-the-deep-dark-by-behrouz-boochani/

Behrouz anime désormais, quand il le peut, une page Facebook à son nom. Il continue d’y dénoncer la politique du gouvernement australien, et surtout d’y donner dès que possible des informations sur ce qu’il se passe à Manus.
A l’heure où j’écris ces lignes, il y raconte que la pression s’accentue sur les détenus qui n’ont pas voulu demander l’asile à la Papouasie-Nouvelle-Guinée, ou encore que les équipes du Haut Commissariat aux Réfugiés de l’ONU (UNHCR) sont en mission actuellement sur place.
Vous pouvez voir sa page ici : https://www.facebook.com/behrouz.boochani.7?fref=ts
N’hésitez pas à lui envoyer un messages de soutien, à reposter ses messages etc.

Enfin si vous souhaitez en savoir plus sur le peuple Kurdes, et notamment sur la minorité kurde d'Iran, l'une des plus opprimées du pays, un article court et précis :
http://www.rfi.fr/moyen-orient/20130405-kurdes-peuple-quatre-territoires-iran-irak-syrie-turquie



Le mot de l'auteur, Renaud Villain :

Manus.
La première fois que j’ai entendu ce nom, c’était en 2011, alors que j’étais correspondant TV en Australie.
Ce qui a d’abord attiré mon attention, c’est que le gouvernement travailliste de l’époque ressuscitait une politique qu’il avait lui-même enterrée 5 ans plus tôt  ! La « Solution Pacifique » a été inventée en 2001 par le très conservateur John Howard. A l’époque, le reste du monde ne s’en était pas ému et il a fallu attendre l’alternance en 2007 pour que cette sous-traitance des demandeurs d’asile auprès de misérables voisins soit abolie. Jusqu’à ce que Julia Gillard, une Travailliste donc, remette en place cette politique en 2011. Qu’est-ce qui pouvait bien justifier de rouvrir les camps de détention offshore ? Pour quelle raison la classe politique australienne était-elle désormais unie autour de ce système inédit sur la planète ?

4565. C’est le nombre de personnes qui ont réussi à atteindre les côtes australiennes, cette année-là.

Un chiffre qui paraît aujourd’hui dérisoire, à la lecture des chiffres européens et surtout de l’actualité de ces dernières semaines sur le Vieux Continent. Mais qui justifia alors que l’Australie remette en place sa politique de dissuasion contre les demandeurs d’asiles ou les immigrés clandestins, selon le regard que l’on pose sur ces Ulysses des temps modernes. Depuis 2011, malgré les nombreuses critiques des défenseurs des droits de l’Homme ou des Nations Unies, l’Australie n’a pas fléchi. Avec le retour au pouvoir des Libéraux, elle a même durci sa politique, privant d’emblée ces migrants clandestins d’un quelconque espoir d’asile. Aujourd’hui, plus de 2000 hommes, femmes et enfants sont enfermés dans les camps de Nauru et Manus. Privés de droits élémentaires et contraints à un choix inique : retourner dans le pays qu’ils ont fui ou demander l’asile dans ces petites îles pauvres perdues dans le Pacifique. Omar, l’Iranien qui nous a raconté son histoire que Lukas Shrank a illustré de cette animation si poignante, vit dans le camp de Manus depuis 26 mois.

2 ans et 2 mois.

Il fait partie des hommes que ce système a aspiré dans ses limbes. Invisible, muet jusqu’à présent, Omar devait compter parmi ceux que l’Australie souhaite ériger en exemple, dans un équilibre infiniment subtil : faire suffisamment connaître leur situation pour dissuader les nouveaux candidats au voyage mais maintenir l’opacité nécessaire pour ne pas nuire à la réputation d’une des plus grandes démocraties modernes.

Nous sommes fiers d’avoir pu lui redonner la parole, et même un visage.